L’étrange histoire vraie d’un septuagénaire qui fût envouté par Vahine ura, un tiki au puissant pouvoir dont il ne put se délivrer.

Papa Ruau, qui s’appelait Tuteata Hoiore, vivait sur une petite terre voisine de la propriété des Y. Quoiqu’il ait bien dépassé les 70 ans, il disait toujours, quand on lui demandait son âge, qu’il avait plus de trente ans.

Arrivé à cet âge, Tuteata avait survécu à trois épouses et était encore fringant. Il fit un jour des propositions à la cuisinière des Y qui l’envoya balader et il plaisantait volontiers avec les jeunes filles parées de fleurs qui se promenaient, le soir sur la plage. On aimait bien ce vieux et, depuis qu’il vivait seul, Madame Y… l’observait.

«Il avait l’habitude de venir chez nous trois ou quatre fois par semaine», disait-elle. «II aimait contempler le coucher du soleil de notre plage. Il était toujours soigné et propre et on ne le voyait jamais sans une fleur derrière son oreille. C’était vraiment un gentil vieux».

Tuteata tressait les palmes de cocotiers qui servent à faire les toits. Il gagnait suffisamment d’argent pour faire ses achats occasionnels chez le Chinois qui tenait le magasin voisin, mais sa nourriture venait principalement de son petit coin de terre dont la superficie n’excédait pas une vingtaine d’ares. Un après-midi, Madame Y le vit travailler comme d’habitude, plantant un bananier, et cinq ou six jours passèrent sans qu’elle l’aperçoive.

Pressentant que quelque chose n’allait pas, elle se rendit dans la petite maison de deux pièces où elle le trouva étendu sur son lit, regardant fixement en l’air. Je fus effrayée, dit-elle. «Il paraissait si malade que je pensais qu’il allait mourir ». Au début, il ne voulait pas me parler, répondant à peine à mes questions. Mais après beaucoup d’efforts pour l’amadouer, je finis par lui faire dire ce qui lui était arrivé. Il me dit qu’il avait fait « une vilaine chose, une très vilaine chose, des choses défendues pour un mortel. Je vais mourir» dit Tuteara. «Je sais que je dois mourir».

Pendant qu’il plantait son bananier, la pelle de Tuteata heurta ce qu’il pensait être une pierre. Creusant plus profond, il découvrit alors un tiki de couleur rougeâtre, dont la forme, grossièrement sculptée, représentait une femme.

Il savait que c’était un vieux tiki, fait bien avant que les européens ne viennent à Tahiti et que la femme qu’il représentait avait pour nom Vahine Ura (la femme rouge).Le seul fait d’avoir découvert le tiki pouvait amener la malchance sur Tuteata qui le savait: Il enterra le tiki à la hâte et planta son bananier ailleurs.

«Ceci pouvait être la fin de l’histoire, dit madame Y… mais malheureusement cela ne se termina pas ainsi».

Nous avons fait des choses qui étaient mal

Tuteata Hoiore ne fit que penser au tiki le restant de la journée. La nuit vint et, quand il s’endormit, Vahine Ura vint à lui dans un rêve. Sa première réaction fut de terreur – les hommes mortels n’avaient pas le droit de contempler ces femmes de la vieille mythologie : c’était tabu. Cependant, il s’aperçut qu’elle souriait et que son regard était chaud et bienveillant. «Elle était tellement belle», disait-il à Madame Y… «Oh ! Comme elle était belle». Ébloui, Tuteata délaissa son travail le lendemain et ne vint pas sur la plage au coucher du soleil. Vahine Ura revint à lui en rêve cette nuit là ainsi que la nuit suivante et, la nuit d après, elle lui apporta un collier de Tiare Tahiti quelle lui mit autour du cou. Elle demanda à Tuteata de danser avec elle.

Ses années s’étaient envolées. Il avait retrouvé sa jeunesse, sa force et sa beauté. «Nous avons dansé les danses de nos îles», dit-il à Madame Y… «et les danses de l’homme blanc et ensuite» ajouta le vieillard en détournant les yeux «nous avons fait des choses qui étaient mal… »

Pendant la nuit où ils dansèrent et firent l’amour défendu, Tuteata dit à Vahine Ura combien il la trouvait belle. Avec un vague sourire, celle-ci lui apprit qu’elle avait une fille qui était beaucoup, mais beaucoup plus belle qu’elle.

Et comme Tuteata protestait que c’était impossible, son sourire devint espiègle ; elle promit de lui amener sa fille la nuit suivante et qu’il pourrait ainsi en juger de lui-même.

«Ce que je crois», dit Madame Y… « c’est que pour Tuteata la nuit devint beaucoup plus importante que le jour. Rappelez-vous que pendant cette période de quatre jours il n’a rien mangé. Le lendemain matin, il se prépara pour recevoir ses invitées. Il nettoya à fond sa petite maison, la garnit de fleurs et mit une coupe de fruits sur la table. II fit ensuite deux colliers de fleurs. Il se baigna, mit son plus beau parep et attendit la venue de la nuit.

Comme promis, Vahine Uni amena sa file. Les deux femmes étaient accompagnées d’accords de musique qui semblaient émaner d’elles-mêmes. Tuteata s’aperçut immédiatement que Vahine Ura avait dit vrai et que sa fille était en vérité plus belle qu’elle. Une belle jeune fille avec des membres lisses et des yeux aussi noirs que le lagon à minuit. Tuteata leur passa les colliers autour du cou, leur donna des fruits et dansa avec elles. Il dansa d’abord avec la fille, puis avec Vahine Ura et ensuite ils dansèrent tous les trois.

Aucun médecin ne pouvait le soigner

Contre la volonté du vieillard, Madame Y l’envoya chez un docteur à Papeete. Tuteata Hoiore dit qu’aucun médecin ne pouvait le soigner mais il se laissa cependant examiner. A l’exception des conséquences d’un manque d’alimentation, le docteur ne lui trouva rien d’anormal mais au contraire en très bonne condition physique.

Le docteur pensait qu’il pouvait rentrer chez lui mais Madame Y insista pour qu’on garde Tuteata à l’hôpital. Au bout de dix jours, il était suffisamment rétabli pour blaguer les infirmières.

Madame Y vint le rechercher à Papeete pour le ramener chez lui.

«Le lendemain matin, il pleuvait» se souvenait Madame Y «Ce n’était pas une grande pluie, pas une de ces averses tropicales, et je me réjouissais d’entendre le bruit des gouttes d’eau sur le toit de niau. J’étais en train d’arranger des fleurs quand le neveu de Tuteata se présenta. II avait pris le truck à Papeete pour venir voir son oncle. II me dit que Tuteata était de nouveau malade et qu’il désirait me voir sur le champ. Vous ne pouvez imaginer son état, dit-elle. Ce vieillard semblait s’être effondré du jour au lendemain. II y avait de la tristesse, de la mort même dans son regard et sa voix n’était plus qu’un faible murmure».

Tuteata était anxieux de me dire ce qui était arrivé. Vahine Ura et sa fille étaient revenues le voir pendant la nuit. Elles étaient furieuses, tout spécialement Vahine Ura, qu’il les ait abandonné pour aller à l’hôpital de Papeete et Tuteara était retombé dans ses frayeurs. Elles étaient pourtant si belles et s’étaient montrées envers lui si gentilles et passionnées après leur colère qu’il avait oublié ses motifs de crainte. La dernière nuit s’était déroulée comme les nuits d’avant.

Tuteata avait dansé avec Vahine Ura et sa fille et, une fois de plus ils avaient fait ensemble des choses défendues à un simple mortel.

Le tahua intervient

Il n’y a qu’une seule personne qui puisse m’aider, dit Tuteata à Madame Y : Tahua, le sorcier. Il voulait le voir sans délai «Comment pouvais-je refuser», disait Madame Y «Je fis chercher mon mari qui vint nous prendre dans sa vieille voiture et nous conduisîmes Tuteata au village du sorcier »

Ce Tahua, le sorcier, était un homme d’âge moyen, plutôt petit mais d’apparence décidée. Il est difficile de dire le crédit qu’on lui accorde. On dit cependant qu’il reçoit des visites de temps à autre. Mais pour rendre visite en secret à Tahua, cela ne serait pas commode.

Madame Y… s’arrête un moment, rassemblant ses souvenirs. « Je me souviens de quelque chose d’étrange » dit-elle. «Je crois que cela s’explique mais néanmoins c’était étrange. Tahua, le sorcier savait tout ce qui était arrivé à Tuteata. Le vieillard Hoiore avait peut-être raconté son histoire à des voisins d’hôpital ou à son neveu. On ne le saura jamais ».

Ceux qui imaginent l’apparence d’un sorcier seraient bien désappointés en voyant Tahua. II portait une chemise blanche, un pantalon foncé et des sandales de cuir.

« Vous avez bien fait de venir me voir», dit-il à Tuteata Hoiore « car Vahine Ura et sa fille sont bien irritées contre vous. Vous avez dansé et fait d’autres choses avec elles et maintenant elles s’imaginent que vous désirez les abandonner. Dans la colère que vous leur avez provoquée, elles peuvent vous faire beaucoup de mal».

En entendant ces paroles, un accès de frayeur secoua le visage du vieux et sa bouche se mit à trembler. «Mais rassurez-vous, dit Tahua. II y a des moyens de leur retirer leur mana (pouvoir). Je vais retourner avec vous dans votre maison, j’y passerai la nuit avec vous et demain matin nous ferons ce qui doit être fait.».

Ce qui se passa cette nuit-là entre Tuteata et Tahua, personne ne l’a jamais su. Aux premières lueurs de l’aube, on les vit sortir de la maison. Madame Y et son mari les observaient de loin et les voisins, comme ceux qui étaient venus d’ailleurs, regardaient en se cachant derrière les buissons et les arbres.

Apercevant Madame Y, Tahua la pria de venir et expliqua ce qu’il allait faire. Il dit qu’il fallait d’abord trouver le tiki de Vahine Ura et ensuite celui de sa fille – jamais on n’enterre l’une sans l’autre – Quand on les aurait trouvés, il leur retirerait leur mana.

Tuteata Hoiore conduisit Tahua à l’endroit où il avait replacé le tiki de Vahine Ura et le déterra Mais, malgré tous leur efforts, ils ne purent trouver le tiki de la fille. Comme le disaient les Tahitiens à l’époque et comme ils continuent à l’affirmer à l’heure actuelle, la fille de Vahine Ura s’enfuit quand on s’approche d’elle.

Tahua creusa d’abord à un endroit puis çà et là travaillant sous le soleil qui montait dans le ciel mais la fille de Vahine Ura s’échappait toujours.

A midi, Tahua s’arrêta Le tiki de la fille n’avait pas une importance primordiale, dit-il, à Tuteata en présence de Madame Y. La fille ne possédait en propre que peu de puissance, laquelle venait de Vahine Ura ; si on retirait le mana de Vahine Ura le mana de la fille serait dissous par le fait même. Tahua demanda à Tuteata si il était convaincu et pensait qu’il en était ainsi. Le vieux acquiesçant Tahua décida de retirer le mana de Vahine Ura

Il amena le tiki de Vahine Ura à un ruisseau voisin, suivi de Madame Y et de Tuteata Hoiore. Il baigna le tiki dans l’eau courante, prononçant diverses incantations en vieille langue tahitienne puis, utilisant un linge blanc propre, il essuya le tiki jusqu’a ce que ce dernier soit bien sec. «Maintenant son pouvoir est parti », dit-il à Tuteata Hoiore. «Elle ne vous fera plus jamais de mal. Mais vous ne devez pas la conserver dans votre maison. Vous devez la donner à un ami en qui vous avez confiance en la donnant vous-même de vos nains dans les mains de votre ami. Avez-vous un tel ami Tuteata Hoiore ?». Le vieux se tourna vers Madame Y… en disant : «Elle est mon amie, je veux lui donner Vahine Ura»

Il remit le tiki dans les mains de Madame Y qui le remercia de ce don et ceux qui s’étaient cachés derrière les buissons et les arbres commencèrent à se disperser. Tahua, le sorcier repartit et Tuteata retourna chez lui accompagné de son neveu.

Le retour de la fille de Vahine ura

Mais le lendemain matin, le neveu accourut. Tuteata Hoiore réclamait d’urgence Madame Y qui trouva le vieux étendu sur son petit lit, le regard éperdu et désespéré – «Hélas», dit-il «je vais mourir. Je l’ai senti dès que j’ai su qu’on ne pourrait retrouver la fille de Vahine Ura. Tahua le sorcier est un savant et connaît beaucoup de choses mais il ne sait pas tout. La fille est revenue me voir cette nuit. Elle me reproche la perte de Vahine Ura et il ne me reste plus d’espoir. Je dois sûrement mourir».

Avant que Madame Y puisse dire un mot, le vieux ajoute : «J’aurais tant voulu que vous ayez pu arriver quelques minutes plus tôt». Un couple de sternes ont volé dans la maison et se sont posés sur mon lit. J’ai voulu les montrer à mon neveu mais celui-ci ne les a pas vus. II a eu peur. Et maintenant ils sont partis».

De tous les oiseaux du monde, les sternes sont parmi les plus beaux. Pas plus gros que des rouges-gorges, ils sont aussi blancs que neige. A cause de leur blancheur et de leur apparition soudaine dans la légèreté de leur vol ils sont appelés oiseaux fantômes ou oiseaux fées. Ils volent par paire, si près l’un de l’autre que leurs ailes semblent se toucher et chaque mouvement de l’un est suivi d’un mouvement semblable de l’autre. «J’aurais tant souhaité qu’ils ne se soient pas envolés avant que vous veniez». Tuteata répéta à Madame Y «C’étaient les plus blancs, les plus merveilleux sternes que J’ai jamais vus».

Tuteata Hoiore mourut dans les minutes qui suivirent et maintenant sa maison reste inhabitée. La véranda est en ruines, le toit s’écroule à l’intérieur, et le petit terrain qui l’environne disparaît sous les mauvaises herbes

Madame Y possède toujours le tiki de Vahine Ura et le montre par fois à ses visiteurs. Un de ceux-ci, un américain se moqua du tiki, lui trouvant une apparence démoniaque et obscène. Dans-les vingt quatre heures qui suivirent ; tout alla mal pour lui. La pluie inonda son lit ; il perdit son portefeuille et faillit tomber à la mer de son embarcation.

Mais tout ceci n’était bien entendu que pure coïncidence.

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Source :

Hamilton Basso, A Quota of Seaweed: Persons and Places in Brazil, Spain, Honduras, Jamaica, Tahiti and Samoa. Doubleday, 1960
Photo : tiki en pierre rouge du Musée de Tahiti et des îles

2016-10-20T08:07:59+00:00 Categories: Paea, Pierre manamana, Tahiti, Tiki - Ti'i|
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